Partouze Littéraire réalisée en collaboration avec Packo, collègue nawakiste et camarade d'écriture.
I/Flux
Je dilapide mes molards avec soin, crachas épais dans le creux de l’évier immaculé. Ils dansent - tous en joie - mais s’écoulent inéluctablement vers le même trou à merde. Tous ces petits soldats de mucus - tellement impuissants dans l’ultime déferlante impulsée par le jet du robinet - sont encore bouillonnants de saloperies. Et pour cause, la suave salive encore chaude de vie trace notre chemin, comme pour un mouton liquide, vers une fausse enfer s(c)eptique. Parfois des égarés, des marginaux, des différents. Il y a ce lourd glaire de couleur indéfinie qui vient du plus profond de nos fumées ingérées. Rapide, il suit sa ligne droite vers ce tremplin noir, bravant chaque dérivation du troupeau. Et puis ces petits purs - slalomant dans les joyeux sentiers déjà creusés. Que cela doit être décevant de pinailler pour s’approcher de la bulle de savon et se la voir exploser à la gueule. Appât et désillusions cachées. Ils craignent ce trou noir et préfère ce chiotte a poumons fabriqués en série par un gosse taiwanais en sous-vie.
Je lève les yeux et fait face à mon triste reflet. Ce n’est pas moi, je ne suis pas cette gueule d’ange aux yeux verts. La pale candeur de ma peau me fait paraître à un soleil dans le cœur des vieilles bonnes femmes, sans vie car sans but, qui peuplent la véritable cage à requins qu’est ma banlieue pavillonnaire. Moi, Je suis mon canal nasal blindé de cocaïne caracolante vers un cœur de pierre précieuse. Ce bras marqué au sang par des fils perpendiculaires à mes veines, mon esprit écorché vif par le métal froid et coupant que sont les Autres. « L’enfer c’est les autres » Sartre.
Je sors des chiottes de chez moi. Mes potes sont toujours la, des junkies à la limite du légume fixé a la télé leur fixe encore au bras. Le grand c’est l’asperge, le roux c’est la carotte et lui une patate. Il ressemble à rien depuis qu’il s’est fait tabassé hier soir, il a eu le malheur de ressembler à un autre, pas de bol. L’erreur est humaine, les conséquences souvent on s’en tape. De son bras perfusé, il me tend mon choubang. Sympa. Je vais porter mes lèvres ardentes à cette douce marijuana fumante, mais le rêve n’est pas entier. C’était en fait leur stock de gerbe qu’ils avaient évité de mettre sur la moquette. Désillusion, c’était ma bulle de savon cimentée. Celle qui s’éclate alors en petit graviers, s’incrustant au plus profond de ma chair et bouchant les artères de la conscience. Alors je le frappe de toutes les forces insufflées, rage, haine, amour et canapé (non ça c’est juste que j’étais trop défoncé et que j’ai mal visé). Je m’arrête et pleure… En réalité je saigne, mon visage angélique s’est ouvert. De lourdes gouttes rouges se glissent entre mes cernes et mes os. Je dois sortir, la porte. Elle me mène vers d’autres portes. Je suis dans un piège habitable. La fenêtre. Comme un ciel magnifique, les vitres ouvertes m’appellent. Je cours parmi les mégots et les cris de mes potes. A la limite du vivant - retournement basculatoire en direction de ces trois lamentables phénomènes qui encombrent la porte de toute leur masse relâchée. « Vous n’êtes décidément que des échelles dont on ne peut que descendre ». Ca, s’est fait. Ma tignasse blonde flotte au vent et l’air s’immisce sous mes coupures béantes. Et comme la jouissance, la dépression post-coïtale. Petite mort dans un océan gris qui m’ouvre ses bars et son cœur franchement acide, ponctué par divers prospectus et autres merdes de chiens.
Il fait nuit mais demain sera beau.
II/ Et reflux
Mon visage est suspendu au dessus des gens, des trottoirs et des avenues.
Lentement je m’approche, l’écume implacable des flots face à moi.
J’ai dû rouler de nuit, par temps de vent et d’intempéries pour arriver jusqu’ici, au bout du pont. J’ai enlevé mes chaussures, usées par les années, et je me suis assis là devant les jours qui passent et qui ne reviennent pas. J’ai délaissé les notions de temps, d’argent et de conscience à la civilisation lointaine, comme un vestige ancestral. Mon corps a souffert le martyr, celui qui dépasse milles supplices, celui du manque de came. J’ai oublié jusqu'à mon propre nom, jusqu'à ma date et mon lieu de naissance. Il me suffisait simplement de fermer une fois les yeux pour effacer ces données ; images et numéros autant que visages et sentiments. J’ai effacer ma mère sans aucune pitié, comme un cracha à la gueule de ma condition. Je n’entendais plus qu’un cœur, le mien. Une voix, la mer. Un cri, celui de mon estomac grinçant dans le vide. Et puis plus rien, non plus rien de sensible. Du calme avant la fureur. Avant l’avalanche de vibrations, car tout est vibration. L’existence est un séisme à différentes échelles.
Je suis assis sur le point de non retour, au bord de la falaise vertigineuse qui surplombe la vie. Voila que tout va se déchaîner maintenant dans l’indicible déferlante.
Mon corps se redresse dans un sursaut hypnotique, les épaules en arrière et le torse vers le ciel. Je peux sentir mes vêtements crasseux se craqueler comme du verre. Ils s’arrachent et viennent se déposer contre mes talons. Comme porté par des anges mes mouvements sont tout en flottement incertain, pareil au premier vol d’un moineau dont l’équilibre se perce constamment. Devant moi cette mer que j’ai toujours connu belle à peu agitée est désormais terrassée par des profondeurs occultes. Les flots tirent vers l’eben et rejoignent enfin l’orage dans son tonnerre pour ne former qu’une seule et même entité, celle du grondement des forces.
Des vibrations pulsatrices agitent mon corps au rythme de milles tribus indigènes en furie. La déferlante intérieure surgit violemment. L’énergie des pôles regroupés en mon centre, les atomes se fissure en décharges électriques et mon antre grésille de plaisirs. Mon membre saisissant le message sort de son apathie et se dresse, pointant son œil sur les hauteurs et visant le ciel comme jamais. Il manque d’exploser lorsque la décharge est totale, que la colonne s’élève à travers les airs dans un jaillissement colossal. Le pilier d’une vie qui se vide de son contenant. La Jouissance extrême éclate alors dans tous ses éclats comme un séisme cérébral. Et cela n’en finit pas. L’Eternité s’arrête un instant pour regarder passer.
Mon corps s’est effondré sans retenue. La chute fut brève, le choc inconsistant et maintenant la petite mort cède sa place à la grande.
Nous avons retrouvez aux côtés du cadavre un mot gravé dans la pierre. Il disait ceci :
« Je n’ai rien laissé derrière moi si ce n’est que ma chair.
Faites-en ce que vous voulez je n’en ai que faire. »
Kanevera S. Moleskine & Packo